Les masques antipeste : émergence visuelle des équipements de protection individuels anti-épidémies

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Les masques antipeste : émergence visuelle des équipements de protection individuels anti-épidémies

Un excellent article intitulé « Plague Masks: The Visual Emergence of Anti-Epidemic Personal Protection Equipment » écrit par Christos Lynteris vient de paraître dans la revue Medical Anthropology (2018).

À travers l’invention des masques destinés à la protection des voies respiratoires contre les agents infectieux, en l’occurrence ici le microbe de la peste, l’auteur nous montre que ces dispositifs peuvent aussi influencer les comportements et avoir un impact social non négligeable.

Les différentes épidémies de peste

Nous ne parlerons pas des pestes de l’antiquité très difficiles à appréhender à cause du manque de données scientifiques. De plus, à cette époque, tous les phénomènes épidémiques étaient appelés « peste »

« Le Seigneur envoya la peste dans Israël, depuis le matin de ce jour-là jusqu’au temps arrêté ; et depuis Dan jusqu’à Bersabée il mourut du peuple soixante et dix mille personnes (SACI Bible, Rois, II, XXIV, 15)

 

La 1ère pandémie (541-767) ou peste de Justinien a atteint l’Égypte, l’Éthiopie et le bassin méditerranéen). Elle a été décrite par Procope de Césarée. La  2ème pandémie ou peste noire (1346 – 1828) a présenté de nombreuses résurgences. Elle était présente à Lyon en 1628 et à Marseille en 1720. La 3ème pandémie est toujours en cours. Commencée à Hong Kong en 1894 elle a laissé de mauvais souvenirs à Paris en 1920 avec la peste dite « des chiffonniers ». Ces différentes pandémies sont à Yersinia pestis. Cette bactérie est actuellement considérée comme une éventuelle arme biologique.

La maladie

La peste est une maladie des rongeurs (rats, écureuils, marmottes, gerbilles). La bactérie est transmise aux animaux par une puce, l’homme étant régulièrement en dehors du cycle naturel. C’est lorsque les rats meurent en trop grand nombre que les puces en manque de nourriture s’attaquent à l’homme et lui transmettre la maladie. Il existe 3 formes de peste ; la plus courante est la peste « bubonique », le bubon étant l’inflammation du ganglion lymphatique du territoire où eut lieu la piqure ; la peste septicémique consécutive à la transmission de la bactérie directement dans le système sanguin et la peste pulmonaire au cours de laquelle la puce n’intervient pas, la bactérie passant d’un homme à un autre directement par voie aérienne en donnant une maladie foudroyante.

La peste en Manchourie

La 3ème pandémie a commencé en Chine en 1894 et c’est la première fois qu’elle atteint les 5 continents. En 1910 et 1911 elle a fait plus de 50 000 morts en Mandchourie.

Cette peste était bien particulière dans ce sens ou elle présentait un taux de mortalité de 100% et que cliniquement elle se caractérisait par la seule forme pneumonique à transmission aéroportée donc sans intervention des puces. D’autre part, à cette époque, une lutte géopolitique opposait les empires chinois, japonais et russes qui contrôlaient les différentes régions de la Mandchourie. La cour impériale chinoise a nommé Wu Liande comme responsable de la lutte contre la peste. En se replaçant dans le contexte scientifique de l’époque, Yersin avait découvert le bacille responsable, Yersinia pestis, en 1896 et le Dr. Paul Louis Simon venait juste de démontrer en 1898 que la puce prélevait les agents infectieux chez le rat avant de le transmettre à l’homme par l’intermédiaire de ses piqûres. Cette théorie était largement admise par la communauté scientifique. C’est pourquoi, devant cette forme clinique exclusivement pulmonaire, Wu Liande avait du mal à faire comprendre que la propagation de la maladie dans ce cas précis ne nécessitait pas de vecteurs non humains mais était transmise directement entre les individus par la voie aéroportée. Cette théorie était alors très audacieuse car elle contrevenait à la règle récemment édictée.

L’EPI antipeste

Il a néanmoins développé une technologie anti-épidémique sous la forme d’un masque antipeste. Il ressemblait beaucoup aux masques de protection chirurgicaux utilisés dès 1897 mais il était constitué de couches de tissus plus épaisses et d’un système d’attache compliqué conçu pour le maintenir en place sur la bouche et le nez tout en restant efficace dans les conditions hivernales difficiles de la Manchourie (-40°C).

Ce masque était porté par les médecins et les autres personnels médicaux et paramédicaux en contact avec les malades ou les cadavres. Il était également destiné à être porté par les patients, voire l’ensemble de la population concernée. C’est la première fois que de telles mesures prophylactiques étaient mises en œuvre, elles ont été reproduites pendant la pandémie de grippe de 1918.

Sa théorie de la transmission de la maladie aérienne était alors très contestée, en particulier par le médecin Français spécialiste de la peste, le Dr.  Médecin colonial Gérald Mesny. Selon Wu, le Dr. Mesny opérait à l’hôpital des patients pestiférés sans porter de masque. Il a contracté la maladie et est mort de la peste en 1911.  Ceci provoqua l’adoption universelle de la théorie pulmonaire de Wu et l’adoption de son appareil prophylactique par l’ensemble de la population des rues.

Quand la politique s’en mêle !

En avril 1911 s’est tenu un congrès international sur la peste à Mukden. Les différentes théories sur la propagation de la maladie et sur les mesures à prendre pour enrayer l’épidémie ont été discutées dans le but de déterminer lequel des 3 empires, chinois, japonais ou russe pouvait apporter les solutions les plus modernes pour gouverner la Mandchourie. Wu y présenta un album de photos intitulé « Views of Harbin » et contenant 61 photographies prises pendant l’épidémie et montrant tous les efforts chinois pour contrôler la maladie. Le résultat est saisissant car sur les 47 images représentant des humains, 230 sont porteurs du masque anti-épidémie. Les individus ne sont pas cachés par leur masque mais au contraire ils sont mis en valeur en créant le sentiment d’un front uni contre la maladie. De plus, les masques de couleur blanche se détachaient nettement du fond sépia des images suggérant une notion d’hygiène inédite. Grâce à ses masques et à leur mise en scène, Wu a montré que la Chine était entrée dans la modernité hygiénique ce qui a certainement joué un rôle dans le maintien de la souveraineté de la Chine sur la Mandchourie.

Les autres masques protecteurs

Bien sûr, Wu n’avait pas le monopole des protections anti-épidémies. Lors du congrès de Mukden deux autres types de masques ont été présentés : le masque dit « de Mukden » utilisé par les Japonais et prouvé inefficace contre les bactéries par un laboratoire en 1912 et le masque dit « de Broquet » (Charles Broquet, médecin français pasteurien) inutilisé car trop difficile à mettre en œuvre.

Les autres rôles du masque

Il est indéniable que le port du masque pendant la peste de Mandchourie a contribué a enrayer la contamination en empêchant le germe de se propager par voie aérienne (nous savons maintenant que ce type de transmission est bien réel).  Le port du masque, adopté par l’ensemble de la population a aussi permis la transformation d’une population ignorante et superstitieuse en une population éclairée et soucieuse de l’hygiène.

Ce dispositif simple a donc fonctionné sur 3 niveaux reliés et indissociables : 1- le moyen d’arrêter l’épidémie, 2- la preuve incontestable photogénique de la souveraineté scientifique chinoise, 3- le transformateur du peuple chinois en une population au sens biopolitique du terme, c’est à dire cible de l’action concertée de la puissance commune sur l’ensemble des sujets en tant qu’êtres vivants et non plus en ne considérant que les territoires.

Conclusion

L’invention du masque antipeste a été le catalyseur de la modernité hygiénique puisqu’elle a permis, non seulement d’enrayer l’épidémie de peste mais aussi elle a fait basculer toute une population ignorante et superstitieuse dans celui de la modernité hygiénique. Ces masques existent toujours à l’heure actuelle et sont largement utilisés lors des grandes épidémies de grippe, de SRAS ou d’Ebola. Ces dispositifs fonctionnent comme des systèmes permettant à l’humanité de persister au bord du gouffre de la fin du monde, incarnée par le spectre de la « prochaine pandémie ». Dépeints comme la dernière barrière entre nous et le virus tueur à venir, les « masques de la peste » finissent par nous transformer en une espèce qui habite l’antichambre de sa propre extinction…

Référence

Christos Lynteris (2018) Plague Masks: The Visual Emergence of Anti-Epidemic Personal Protection Equipment, Medical Anthropology, 37:6, 442-457, DOI: 10.1080/01459740.2017.1423072

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