Le fentanyl: une arme chimique NRBCe

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Le fentanyl: une arme chimique NRBCe

Qu’est-ce que le fentanyl ?

La molécule

Le fentanyl est un opiacé synthétique. Synthétisé en 1960 par le docteur belge Paul Janssen il a d’abord été utilisé en intraveineuse pour calmer les douleurs sévères comme celles produites par les cancers en phase avancée car c’est un analgésique et sédatif puissant. Il est  50 à 100 fois plus actif que la morphine et des centaines de fois plus puissant que l’héroïne, il est maintenant administré sous forme de patchs ou de pastilles. Il déprime le système nerveux central et les fonctions respiratoires, il ne provoque pas de perte de conscience mais il peut être létal par dépression respiratoire. Le chanteur Prince est mort en 2016 d’une overdose de fentanyl. Un composé très proche, le carfentanyl est de 30 à 100 fois encore plus efficace que le fentanyl.

La drogue

Dès que la forme poudre est apparue elle a été utilisée comme une drogue relaxante et euphorisante mais elle est hautement addictive. De plus, sa puissance est telle que quelques grains de poudre peuvent tuer l’utilisateur avant même qu’il en est terminé l’injection. La dose létale chez l’homme est estimée entre 1 et 2 mg. D’après l’agence américaine DEA, le fentanyl est produit en masse par des laboratoires illégaux en Chine avant d’être revendus en gros aux cartels mexicains. Elle est ensuite écoulée par les réseaux classiques des drogues opiacées.

En 2016, une enquête de l’Associated Press a montré que 12 entreprises chinoises revendaient du carfentanyl en ligne sans aucune vérification de l’usage qui en est fait.

Aux USA, le nombre de morts par overdose impliquant les opiacés synthétiques autres que la méthadone a augmenté de 72 % de 2014 à 2015 avec 9 500 morts cette année-là. Les saisies de fentanyl ont été multipliées par 7 entre 2012 et 2014, 4 585  prises  sur le territoire américain en 2014.

En 2016, ce sont de 1 000 à 2 000 morts qui ont été dénombrés au Canada.

Une arme chimique

Les expériences passées

Le fentanyl est considéré comme un agent incapacitant. Il a été utilisé par le FSB (Service Fédéral de Sécurité Russe) en 2002 pour libérer les 850 otages retenus par un groupement tchétchène dans le théâtre Doubrovka de Moscou (Nord-Ost siege). Le gaz (le remifentanyl, un dérivé moins puissant que le fentanyl) a été répandu dans la salle par les systèmes d’air conditionné. Il y eut 130 morts, la quantité de gaz administré ayant été surestimée. Certaines publications font état d’utilisation de carfentanyl.

Il semble que ce gaz a fait l’objet d’un grand nombre de tests comme arme chimique par plusieurs armées. L’effet recherché étant de neutraliser l’ennemi sans le tuer.  Les États-Unis ont testé l’effet du carfentanyl aérosolisé sur des primates. L’armée chinoise a utilisé des armes à « narcose »contenant une liquide incapacitant. Ils ont aussi fait paraître des publications scientifiques sur le sujet. Israël avoue avoir mené plusieurs opérations avec ce produit : le pays est même suspectés d’avoir essayé d’assassiner le leader du Hamas, Khaled Mashaal, en 1997 en employant une cartouche à gaz miniaturisé.

Les méthodes de dissémination

Ce gaz inodore peut être répandu dans l’air intérieur ou extérieur sous forme de particules fines ou d’aérosols. Il peut contaminer de l’eau, de la nourriture, voire les produits de l’agriculture (aérosols).

Les voies de pénétration dans l’organisme sont les poumons par inhalation, le système digestif par ingestion, ou par voie cutanée. Il peut aussi être administré par voie intraveineuse, intramusculaire ou intradermique (patch). Un policier de l’Ohio qui arrêtait un trafiquant de drogue a reçu de la poudre blanche sur sa chemise et l’a essuyée avec sa main nue. Quelques minutes après il s’est effondré ; hospitalisé , il a été traité avec de la nalaxone et guérit. Une quinzaine de jours après, c’est un policier de Pennsylvanie qui a été hospitalisé après avoir inhalé de la poudre dans des circonstances identiques.

Les symptomes

Les délais d’action sont différents en fonction des voies de pénétration.

L’action est très rapide par voie intraveineuse : quelques minutes après l’injection d’une simple dose de 100 microgrammes l’analgésie apparaît et dure environ 30 à 60 minutes. L’absorption dermique est plus lente, entre quelques heures à quelques jours. Cependant elle dépend des produits, le carfentanyl pénétrant plus rapidement que le fentanyl.  Par voie orale, il y a deux phases : l’exposition initiale intervient très rapidement en quelques minutes, alors que l’absorption intestinale n’intervient qu’après 2 heures. L’absorption par voie pulmonaire est très rapide.

Dans tous les cas, la toxicité de fentanyl sous forme poudre, par inhalation et contact dermique n’est pas clairement établie et fait encore l’objet de larges débats.

La personne présente de grandes difficultés à respirer. Elle peut ne présenter que 3 ou 4 respirations par minute. Cette respiration lente peut se poursuivre pendant 30 à 40 minutes. L’oxygène n’est plus distribué correctement au cerveau ou au coeur (hypoxie). Le taux de dioxyde de carbone augmente dans le sang. Les muscles thoraciques se contractent empêchant d’autant plus la respiration. La mort cellulaire peut concerner le cerveau et/ou le coeur.

Le traitement

L’antidote des morphomimétiques est le Narcan(R) (nalaxone) antidote des morphomimétiques. Elle déplace la morphine de ses sites récepteurs bulbaires et arrête son action. Généralement administrée par voie veineuse elle peut aussi se présenter sous la forme d’un vaporisateur nasal. Les récepteurs opioïdes se trouvant un peu partout dans le cerveau, les séquelles sont très variées et peuvent être permanentes.

Le fentanyl et les primo-intervenants

Ces substances sont potentiellement dangereuses pour les primo-intervenants qui peuvent entrer en contact avec elles sans le savoir. Ce peut être des poudres, des tablettes ou des formes liquides. Ils peuvent être exposés par inhalation, contact avec les muqueuses, voie orale ou même percutanée (piqûre). Ces contacts peuvent rapidement mener à une détresse respiratoire mortelle. Le contact avec la peau n’est pas censé mener à une overdose à moins qu’il ne se fasse avec une très grande quantité de poudre hautement concentrée et sur une longue période de contact. Un contact bref avec le fentanyl ou ses analogues ne donne généralement pas d’effets toxiques surtout si le contaminant visible est éliminé par transfert rapidement.   En cas de suspicion, le port d’équipement de protection individuels est obligatoire : aucun contact ni avec la peau, les muqueuses et l’appareil respiratoire n’est permis. Les EPI de chez Ouvry sont tout à fait adaptés à ce genre de situation. Les services concernés sont les médecins d’urgence, les sapeurs-pompiers, les forces de l’ordre, la police scientifique chargée d’analyser des échantillons, les forces spéciales.

La décontamination

Dans tous les cas, le fentanyl et ses dérivés doivent être détruits. Il a été montré que les dégradations par les produits oxydants sont généralement efficaces : l’acide trichloroisocyanurique, le SPC/TAED (percarbonate de sodium/N,N,N,N-tetraacetylene diamine et l’acide peracétique et les solutions d’hypochlorites étant les produits menant à la dégradation la plus complète (L.Qi et al.). La dégradation et l’apparition des sous-produits est suivie par GC/MS et/ou LC/MS.

Dans le cadre du  « 2 nd international conference CBRNE – Research & Innovation » à Lyon (France) les 29, 30, 31 mai et 1 juin 2017 a été présenté par L. Cochrane te G. Little, un poster étudiant les capacités de dégradation du RSDL (Reactive Skin Decontamination Lotion Kit) sur le fentanyl. On trouvera le poster en suivant ce lien. Ce produit est destiné à enlever et neutraliser les agents chimiques de guerre et la toxine T-2 de la peau. Les expériences ont été menées selon la norme STANAG 4360 de l’OTAN avec des concentrations de 250 microgrammes de fentanyl par échantillon (3 échantillons testés). La réaction de dégradation a été suivie par LC-MS. Après 2 minutes de contact le pourcentage de fentanyl restant était de 0.14 % pour une décontamination de 99.86 %. Ces résultats sont tout à fait préliminaires : les réactions cinétiques sont à l’étude et la signification clinique d’un tel résultat est encore inconnue.

Nos plus récentes études montrent aussi que le produit DesDec R2D4 est capable d’éliminer 97 % d’une concentration de 10 microgrammes de fentanyl (réaction suivie par GC/MS et LC/MS) après un contact de 5 minutes. D’autres tests sont actuellement en cours afin de confirmer ces résultats.

Conclusion

Dans le contexte actuel de menace terroriste, l’arme chimique représentée par le fentanyl doit être prise sérieusement en compte. Les primo-intervenants connaissent le danger réel d’une telle molécule et s’entrainent à maitriser ce nouveau risque au moyen des EPI et des moyens de décontamination adaptés.

Bibliographie

Le lecteur pourra se référer aux liens suivants :

Lihong QI et al. Oxidative degradation of fentanyl in aqueous solutions if peroxides and hypochlorites. Defence Sciences Journal, 2011, 61, 30-35

Fentanyl CDC 2017

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